Une vingtaine de soldats ukrainiens participeront, en fin de matinée, au traditionnel défilé militaire du 14-Juillet, sous le regard de Volodymyr Zelensky, invité par le président français. Depuis plus de quatre ans, l’armée ukrainienne résiste aux assauts russes sur quelque 1 200 kilomètres de front. À l’heure des drones et des frappes à longue portée, on oublie parfois les hommes qui tiennent les positions, au cœur d’une « kill zone » désormais saturée de drones FPV. Notre correspondant Lucas Lazo a accompagné, il y a quelques jours, une unité ukrainienne lors d’une évacuation de blessés au cœur de cette zone grise, sur le front de Zaporijjia, dans le sud du pays.
De notre correspondant de retour de Zaporijjia,
Les sirènes de Zaporijjia résonnent dans la plaine, l’armée russe bombarde la ville. Dissimulés sous une canopée, les hommes du 225ᵉ régiment d’assaut chargent leurs armes, inspectent une dernière fois leur matériel. Les traits tirés par la concentration, Tatar dirige les opérations, l’œil brillant, un tatouage de son unité palpite sur son cou : « On charge le véhicule, et on part vers le point de transbordement où l’on dépose notre infanterie. À partir de là, les fantassins progressent par petits groupes jusqu’aux positions ennemies. Nous évacuons un blessé et acheminons de nouveaux soldats. Nous ne pourrons pas aller plus loin, il y a déjà trop de drones FPV et des drones à fibre optique. »
Les deux soldats qui vont relever les blessés savent ce qui les attend : plusieurs kilomètres à pied, à découvert, sous le feu ennemi, jusqu’à une tranchée où ils resteront plusieurs semaines. Superstitieux, le commandant noue à leurs poignets un bracelet orné de l’archange saint Michel : il se veut rassurant : « C’est notre guerre électronique à nous, pour les protéger des drones. » Mais les mains des deux soldats tremblent sur leurs kalachnikovs. Ils soufflent, le regard vide, le visage déformé par l’effroi.
« Davaï, davaï ! »
Il faut partir. On saute dans un pick-up, pied au plancher. Pas question de traîner dans la « kill zone » : villages détruits, carcasses de voitures, station-service calcinée. Pas une âme qui vive. Les voitures s’arrêtent brutalement… « FPV » Nous courrons nous mettre à l’abri dans une masure abandonnée. Les lignes russes ne sont plus qu’à quelques kilomètres.
Tatar nous prévient : des Jdouns, ces drones à fibre optique embusqués au bord de la route, ont été repérés. L’un d’eux a explosé cinq minutes avant notre passage. Notre pick-up s’arrête là. Les deux fantassins repartent sur un quad. Commence alors une interminable attente, dans le silence, ponctuée par les tirs d’artillerie.
Trois jours pour ramener les blessés
Un tir ami croit savoir Tatar. À l’abri dans notre cabane, les yeux ne quittent pas l’écran du Tchouïka qui capte la fréquence des drones ennemis et nous annonce leur présence. Ils sont plusieurs à tournoyer dans les airs à la recherche de leur cible. Viking enchaîne les cigarettes, le regard inquiet rivé vers le ciel : « Encore un peu de patience. Les gars vont arriver avec les blessés et vous verrez dans quel état ils sont. Le plus difficile, c’est d’atteindre le point où les blessés sont ensuite pris en charge par le véhicule d’évacuation. Parce que jusque-là, il faut marcher. Et quand on est blessé, avec une jambe cassée, un bras cassé ou d’autres blessures, c’est extrêmement compliqué. »
Le quad surgit enfin. En quelques secondes, le blessé est hissé à l’arrière du pick-up. Son œil gauche a disparu, à la place, une cavité noire et suintante. Ses jambes ne le portent plus. Son camarade, Vova, 55 ans, l’a traîné sur plusieurs kilomètres. Exténué, en état de choc, il raconte : « On avançait à quatre pattes, grâce aux antidouleurs. Je tirais le matériel. Mon camarade, lui aussi il rampait, mais le troisième était grièvement blessé, avec les intestins perforés. C’est lui que je tractais sur une couverture. Pendant deux jours j’ai tiré le corps d’un mort. Au total, il nous a fallu trois jours pour rejoindre nos lignes. »
Trois jours pour sortir de l’enfer de la ligne zéro saturée par les drones, où ces hommes tiennent le front sud de l’Ukraine.